Yrass voit enfin la nuit en peinture

Nantes, les nuits | Hier, des soirées hallucinées. Aujourd’hui, un homme apaisé. À 21 ans, passé par la case psychiatrique, Yrass explore désormais le graffiti et déambule dans les rues de Nantes sobre, mais joyeux.

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Le tramadol est un dérivé de l’opium, un antidouleur puissant. Mélangé à d’autres substances, il peut causer de lourds dégâts. Yrass, 21 ans, étudiant en art, est là pour en témoigner. Ce grand amateur de soirées déjantées en prenait pour apaiser une fracture du bras. « J’avais l’habitude de fumer de la beuh tout le temps, de consommer plein de drogues. » En 2015, ça fait boum. Le jeune homme passe trois jours à hôpital psychiatrique Saint-Jacques.

Cette période a bouleversé ses journées, mais aussi ses nuits. Car la vie nocturne est un muscle. Elle s’entretient, se développe. Se blesse parfois. Depuis son passage à l’hôpital, Yrass fume seulement clope sur clope. « J’étais habitué à vivre les sensations par un filtre, notamment en soirée. Alors que, par exemple, tu peux éprouver un bonheur intense simplement en écoutant de la musique. »

Yrass 3Yrass est un habitué du Lieu Unique, de sa programmation pointue de musiques urbaines. Comme la soirée Pas Normal, fin 2015. « C’est l’une des meilleures dont je me souvienne. » Côtoyant le milieu des beaux-arts, il aime aussi passer ses soirées dans des bars comme le Cercle Rouge, le Caf’K, ou lors de vernissages, pour décompresser après une journée de boulot.

Doucement, la blessure se referme. Aujourd’hui, il est plus libéré. « J’aime bien faire le con, m’amuser avec les gens bourrés. Je vois des choses dont je ne me rendais pas compte avant, sans l’alcool et la drogue. Je m’enlise moins dans des plans foireux. » A 4 h du matin, la lucidité, ça a parfois du bon.

« Tu débordes de chimie dans ton cerveau »

Comme ses nuits, ses journées étaient auparavant teintées de folie. Il lui est même arrivé de se balader en public vêtu d’une blouse d’hôpital. « Je croyais que les gens dans la rue parlaient de moi. Qu’ils savaient que je graffais et que j’étais dealer. Dans ces moments-là, tu débordes de chimie dans ton cerveau. » Yrass 4Car Yrass, c’est son pseudo de graffeur. Une passion qui influence beaucoup son art. « Poser un graff, c’est offrir un cadeau à la ville où t’es. Même si j’sais pas dans quelle mesure les gens le remarquent. » Son style coloré, déstructuré, enfantin et bâclé pour le novice, le poursuit la nuit.

C’est là qu’Yrass a connu Chow. Tous les deux font partie du crew Internet. « J’étais bourré, on a discuté de ses productions. » Depuis, ça fume, ça rape, ça expérimente sur les murs de Nantes. « On faisait pas mal la fête ensemble pour des soirées techno notamment en boîte, au CO2. Aux soirées on n’était pas les plus complices, il était bien éclaté, il vendait de la MDMA, ça se barrait vite en cacahuète. »

De petites taches de peinture parsèment les vêtements d’Yrass. De vieux sweats et pantalons bariolés, entre le normcore et le hipster.

« Un gosse de 15 ans qui s’amuse à jouer au gangster »

Affalé dans un canapé au cuir d’un grain grossier, le jeune homme allume une énième cigarette roulée. Le rap autotuné de PNL résonne dans un grand salon presque vide, aux murs jaunâtres. Car ce blondinet énergique est un grand fan deYrass 5 hip-hop, de rap français (Hamza, Booba…). Enième cliché, énième vérité d’un jeune homme à la personnalité vallonnée. « On dirait un gosse de 15 ans qui s’amuse à jouer au gangster », témoigne une connaissance. Sur Snapchat, Yrass a les mimiques des rappeurs à la mode. Gribouille sur l’appli, comme ailleurs. Respire la joie de vivre.

En ce moment, Yrass et Arthur, lui aussi étudiant en art, sont inséparables. « La drogue c’est après l’amitié, ça ne change rien aux relations », affirme celui qui a aussi connu les abus. « On se pose souvent chez nous, on trinque à la menthe à l’eau, aux jus de fruits. On discute de meufs, de tafs, on rap, on se tatoue. Et puis on compare nos projets artistiques… »

Mais même si le plus dur est passé, il doit encore parfois affronter ses vieux démons nocturnes. « Il y a quelques jours, j’allais me coucher, plein de trucs me sont revenus. Le stress, des flashs de moi qui prenait de la MDMA et qui oubliait tout. Ça m’a fait bader. Alors j’ai ouvert la fenêtre, allumé une clope, et j’ai prié. »

Julien Marsault

Photographies : Loona Sire © 2016

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